ÉduSCOL

Accès rapide :


Rubriques visitées : publications form. ens.

Rubrique : Publications : actes et textes

  

Traditions du cirque en Occident

Pascal Jacob, historien et scénographe des arts du cirque

Le cirque dans son acception moderne, une piste circulaire où sont présentés des acrobates, des clowns et accessoirement des animaux dressés, est né au dix-huitième siècle. Issu à la fois de l’académisme équestre et des pratiques saltimbanques en vigueur sur les champs de foire, il se codifie en quelques décennies et offre à un public plutôt bourgeois des spectacles fondés sur la diversité. Ses codes de représentation reposent sur une extrême hétérogénéité des formes, offrant à l’ensemble du spectacle une liberté toujours inhabituelle en matière d’arts vivants. En effet, l’ordre de passage des différents numéros ne repose guère sur une autre logique que celle de l’alternance d’émotions ou de sensations. Dès lors, il importe peu de faire figurer le jongleur avant les chiens savants ou après la cavalerie.

C’est sans doute ce qui éloigne le plus le cirque de la forme théâtrale, fondée sur une continuité et sur un échange entre des acteurs confrontés à l’obligation d’offrir sang et chair à des personnages. L’imperméabilité constitutive du cirque renforce alors encore davantage l’individualisme des artistes et le spectacle ainsi produit se lit de plus en plus au travers d’une logique de simple répartition spatio-temporelle précise et calculée. Chacun assume sa partie et l’apparent désordre suscité par la multiplication de l’offre spectaculaire trouve sa résolution dans la parade finale, ultime et véritable artifice restaurateur d'une harmonie sinon pour le moins hypothétique.

Constamment attentif à l’évolution de la courbe de ses succès économiques, au gré de ses évolutions successives, le cirque s’est toujours emparé d’éléments a priori disparates, mais qui lui ont permis de se formaliser toujours davantage et d’ancrer son existence et ses développements dans l’imitation plutôt que dans la création. À la fois largement inspiré par la danse classique et le théâtre, efficace copieur de la nature et ardent récupérateur d’inventions techniques, la force du cirque repose justement sur cette faculté extraordinaire d’assimilation d’éléments extérieurs au point de les transformer en puissants symboles de sa propre forme. Le rideau rouge, le tutu de l’écuyère, le chapiteau, les étoiles peintes et le clown sont désormais des images récurrentes d’un certain cirque. Plusieurs d’entre elles ont d’ailleurs joué le rôle de catalyseur lorsque le nouveau cirque s’est penché sur des possibilités de transgression du modèle traditionnel et qu’il s’est offert quelques féroces plaisirs en matière de détournement. Retour en haut de la page

En matière de cirque, le dix-neuvième siècle et la première partie du suivant jouent avec des codes de définition ancrés dans l’Antiquité et la Renaissance comme la curiosité, la violence, la surprise, l’exotisme, la couleur. C’est un siècle de fondations, au cours duquel apparaissent le trapèze volant, l’auguste, l’écuyère en tutu, le dressage des fauves et la récupération érigée en système pour les techniques nouvelles et certaines formes artistiques. Formalisé originellement en fonction d’un animal emblématique, le cheval, le cirque s’est ensuite attaché à modifier ses structures internes pour parvenir à une synthèse de ce que le monde pouvait fournir en termes d’exceptionnel, de curieux et d’exotique.

Creuset d’images témoins, le cirque s’est très vite positionné comme le meilleur réceptacle pour ce que l’univers avait à offrir d’édifiant aux habitants des contrées les plus éloignées les unes des autres. C’est sur sa piste que les animaux considérés comme sauvages ont échoué lorsqu’il s’est agi de les montrer sous leur meilleur jour, c’est-à-dire soumis et largement humanisés. De ce point de vue-là, le cirque s’est sans doute plu à jouer un rôle pédagogique, offrant sous ses bâches un raccourci saisissant de la diversité de la Création. Et de fait, lorsque l’on qualifie les ménageries attachées aux grands cirques ambulants du vingtième siècle, les mots de " paradis terrestre reconstitué " ou d’ " arche de Noé revisitée ", reviennent de façon récurrente dans les termes publicitaires.

Le cirque moderne s’est donc bâti sur une logique d’agrégats variés, sans véritable logique compositionnelle et, avec le recul de deux siècles de mutations et d’hésitations, son évolution peut vraiment se lire sur un rythme de fractures et de ruptures, offrant une vision esthétique profondément morcelée, à l’image sans doute de ce que les fondateurs de la forme originale souhaitaient finalement obtenir. Tout pourrait donc être pour le mieux dans le meilleur des mondes si le cirque, par son excessive ouverture justement à toutes les formes esthétiques, n’avait généré à son tour ce qu’il faut bien qualifier désormais comme une profonde révolution structurelle et esthétique. L’apparition du chapiteau vers 1825 aux États-Unis va bouleverser les règles d’un jeu de plus en plus fragile. La mobilité, la rapidité d’installation d’une salle de spectacle complète, la liberté de monter la tente au hasard des étapes et la possibilité surtout de travailler n’importe quand, vont remettre en cause la nécessité des cirques en dur. Un grand nombre d’entre eux sera d’ailleurs construit et détruit avant la fin du dix-neuvième siècle… Retour en haut de la page

Le public va changer lui aussi et devenir plus populaire, moins exigeant sur la qualité des exercices équestres mais surtout avide de nouveautés et d’attractions sensationnelles. L’apparition de l’exotisme notamment, va faire des ravages et les animaux dressés vont devenir vers 1880 un élément essentiel de la représentation. De la démonstration de prouesses humaines obtenues à force de travail et de répétitions, le cirque va passer à un enchaînement de moments d’exhibition pure, fondés sur la simple présence de bêtes inconnues. Cette multiplication frénétique des lions, tigres, léopards, hyènes et autres éléphants va ainsi, sans aucun doute, provoquer une première mort virtuelle du cirque. Toutefois, en contrepoint d’une telle constatation, il convient de préciser que ces bêtes devenues savantes ont sans doute également contribué à éviter une disparition réelle d’une forme spectaculaire déclinante et déjà dans l’incapacité de se renouveler. L’annexion d’une jungle soumise est peut-être à ce moment précis la meilleure réponse que le cirque pouvait apporter à la désaffection du public pour des jeux équestres auxquels il n’adhère plus.

La transformation d’un cirque originel, quelles que soient les branches d’un hypothétique tronc commun, en arts du cirque est symbolique, ne serait-ce que pour le mot art qui fait basculer le divertissement dans d’autres champs d’images et de sensations. La reconnaissance, si proche de la renaissance, permet aux arts du cirque donc de renouer avec des origines infiniment plus lointaines que la poignée d’ancêtres issus du dix-huitième siècle. Séculaires et multimillénaires, l’acrobatie, le jonglage et l’utilisation de la dérision s’affranchissent de ces deux siècles d’existence où le cercle les a magnifiés pour reconquérir une autonomie en devenant justement, et peut-être simplement, des arts du cirque. Ni plus, ni moins, mais surtout capables d’exister en toute indépendance. La piste ne les retient plus et une seule technique peut désormais nourrir un spectacle entier, créant une rupture franche avec la conception additive qui a toujours prévalu en matière de cirque. Alors, oubli des références, révolution ou simple écho d’anciens jeux sacrés qui, devenus profanes, s’accordent une nouvelle existence en marge des chapiteaux et des places publiques ?

Le nouveau millénaire sera sans doute celui de la redéfinition d’un spectacle bien vivant. Un nouvel espace d’enjeux où le cirque, quelles que soient ses formes, à toutes les raisons d’espérer trouver sa place, ne serait-ce que parce qu’il accompagne implicitement depuis toujours les hommes dans leurs évolutions et représente, parfois beaucoup mieux que d’autres formes spectaculaires, un reflet précis de l’humain et de sa destinée. Retour en haut de la page

 


Morceaux choisis des actes de l'université d'été : "L'école en piste, les arts du cirque à la rencontre de l'école", Avignon du 16 au 20 juillet 2001
Direction générale de l'Enseignement scolaire - Publié le 05 décembre 2002
© Ministère de l'Éducation nationale


Menu :

Rubriques associées


Accueil :