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Rubrique : Publications : actes et textes

Retour à la page précédente Pour une école hors de la famille

 

Serge Lesourd, psychanalyste

Le malentendu est le pain quotidien du psychanalyste. C’est parce que l’on part d’un malentendu, qu’il est possible de comprendre à un moment donnée la position de l’autre. Il y a un mythe dans le système éducatif depuis cinquante ans : il serait important que les parents d’élèves participent au modèle éducatif, que les parents deviennent des parents d’élèves et des éducateurs. Les travaux de Françoise Dolto ont fortement influé dans le domaine du champ parental.

Je vais vous faire une proposition pour prendre à contre-pied les discours actuels et animer le débat : pour une École hors de la famille, séparons l’École et les parents.

Si je fais cette proposition provocatrice, c’est que trois années de recherche sur les relations parents-enfants m’ont montré la complexité de la situation. Cette recherche a été menée dans une cité HLM d’un quartier d’une ville au sud de Paris dont 40 % de la population est au chômage et où 25 % de loyers impayés ont été constatés. Le postulat de départ de la recherche était : il y a des adolescents, ils squattent les cages d’escalier, ils s’attaquent au bus… Comment peut-on intervenir ?

Des violences et des difficultés


L’équipe de recherche a rencontré les divers acteurs et les diverses composantes du quartier. Ce qui nous a surpris, c’est que les violences et les difficultés se situaient dès l’École maternelle et particulièrement dans ses cours de récréation avec ce qu’on peut qualifier de phénomènes de bandes ou de gangs… La violence à l’École maternelle, c’est faire fermer les yeux à quelqu’un et le pousser violemment contre un arbre, dépouiller un enfant de ses vêtements, donc des phénomènes d’une destructivité importante.

Ce qui nous est apparu dans cette cité où il y a cohésion École – municipalité – associations de quartier, c’est que se constituait progressivement un espace tout à fait étonnant en direction des enfants, selon le processus de Bentham. Bentham est un psychologue qui a inventé un système carcéral où le minimum de surveillants est capable de surveiller le maximum de détenus par des systèmes de miroirs, croisements, ligne directe, etc..

Il semblait s’agir ici de mettre l’enfance sous surveillance. Entre 0 et 11/12 ans, un enfant dans cette cité n’échappe quasiment jamais à la vigilance d’un des adultes du quartier. A aucun moment, ne se met en place sa capacité à être seul, à pouvoir intégrer un fonctionnement psychologique non surveillé par rapport à l’interdit, aux jeux…. C’est important. La culpabilité qui nous retient de voler dans les magasins est due à notre représentation intériorisée de l’interdit plus qu’à la présence de vigiles.

La nécessaire séparation de l’espace scolaire et de l’espace familial

Nous avons continué à travailler dans cette recherche pour savoir ce qui se jouait dans l’ouverture de l’École aux parents. Les parents peuvent avoir peur de l’École, ils sont inquiets et ont des difficultés à prendre en charge la scolarité de leur enfant. En rapprochant l’École des parents, il s’agit donc de familiariser les parents avec l’École, de leur montrer que ce n’est pas dangereux, que l’enfant ne souffre pas.

Cette idée est généreuse, mais cette idée de sécurisation implique de faire venir les parents dans le cadre scolaire. Faire venir les parents dans le cadre scolaire pose instantanément une difficulté à l’enfant : la difficulté de la non-séparation de l’espace familial et de l’espace scolaire ; c’est mettre l’enfant dans une situation de confusion entre deux espaces.

Dans le cadre familial, quelle que soit la famille, y compris parmi les plus défavorisés, il s’agit d’un mode de protection de l’enfant, de développement d’un bien-être moral et d’expression de désirs. Cette mission de la famille est explicitement dite par les parents. Les mères accompagnent leurs enfants, car pour elles, l’environnement est vécu comme dangereux. Il y a très peu de jeunes enfants dans les rues. Les espaces familiaux sont donc fusionnels et extrêmement protecteurs pour l’enfant.

Le monde scolaire, lui, est un lieu qui ne fonctionne pas selon le principe de sécurité, c’est un lieu de socialisation, d’apprentissage de règles et du rapport à l’autre. Ce qu’on a pu constater dans les violences dans les cours de maternelles, c’est que la confusion espace familial/espace scolaire amène l’enfant à mettre en œuvre dans l’espace scolaire, des processus qui normalement se jouent dans l’espace familial : séparation, individuation de l’espace transitionnel.

Qu’est-ce que cela signifie ? L’enfant a toujours avec lui un " doudou ", ce que Winnicot appelle un " objet transitionnel " qui permet d’exprimer ses sentiments d’amour mais aussi de projeter toute sa haine, toute sa violence. Cet objet a cette fonction, il va envahir tous les jeux de l’enfant dans l’espace familial. Ce qui se passe dans la cour de récréation, c’est cette violence transitionnelle qui permet à l’enfant de se séparer de la mère, de gérer la violence du non, des colères, des rages. La violence transitionnelle, dans le quartier étudié ne se joue plus dans l’espace familial, mais dans la cour de l’École avec les petits camarades, construisant un rapport à l’autre, un fonctionnement transitionnel de destruction : ou moi ou l’autre.

Permettre à l’enfant de se repérer

Bien des phénomènes d’agressivité sont l’expression de cette indifférenciation de l’éducation dans la famille et dans l’École. Il y a là, un danger éducatif fondamental. L’enfant a des difficultés à repérer qu’il y a différents lieux, différents espaces, où fonctionnent des règles différentes. Ces phénomènes de séparation/individuation vont être réactivés au moment de l’adolescence. L’adolescent, c ‘est l’enfant qui va se déterminer un peu plus de manière autonome. L’adolescence va remettre en place des phénomènes de violence dans l’individuation.

Je me souviens d’un jeune qui arrive devant le principal d’un collège en hurlant : " Cette punition, de quel droit vous me la donnez, vous me connaissez pourtant !  " La punition apparaissait comme une absence de reconnaissance. Or, pour reconnaître quelqu’un, il faut qu’il y ait séparation. L’adolescent se construit dans une envie de reconnaissance, dans une violence à chaque fois que cette place lui semble remise en question. Il s’agit donc plutôt de phénomènes de non-séparation qui amènent des phénomènes de violence qui tentent de mettre des limites plutôt que des phénomènes de rejet des valeurs dominantes. C’est donc plutôt un phénomène narcissique.

Au delà du fait qu’être parent est un métier impossible, deux questions cruciales se posent au niveau de la pédagogie.

La gestion du conflit

La première concerne la gestion du conflit. Nous vivons dans une société où ce qui est prôné, c’est la réalisation du désir et du plaisir à travers l’objet. Cette question de la satisfaction par l’objet est dramatique, car cela n’apprend pas à l’enfant que la vraie question du rapport à l’autre se construit autour du manque d’objet. Mettre à mal la question du manque, c’est aussi mettre à mal la question des limites intra-psychiques. Le psychisme se compose de plusieurs instances : le ça, le moi, le sur-moi ; l’inconscient, le conscient, le préconscient dirait Freud ; l’imaginaire, le réel, le symbolique dirait Lacan. Ces instances sont en conflit. Pour avancer, il faut gérer cette conflictualité. Si l’enfant ne peut se construire dans le conflit, cela débouche du côté de la violence. Le conflit, c’est le moteur de la vie psychique, de la vie scientifique, de la démocratie.

Ce que j’ai envie de proposer au niveau pédagogique, c’est que les pédagogues s’occupent de la construction du conflit, de la gestion des compromis : je te cède quelque chose dont je n’ai pas envie ; tu me cèdes quelque chose dont tu n’as pas envie, et non de présenter des consensus qui ne peuvent être que mous. Je vous conseille à ce propos la lecture d’un ouvrage de Monsieur André-Gérard Slama " L’angélisme exterminateur ". Il évoque la fonction fondamentale du conflit.

Rappelons-nous que s’il y a eu de grandes réussites pédagogiques à la fin du XIXe siècle, c’est qu’il y avait un conflit fondamental entre la famille et l’École, un conflit dynamique, la différence entre la langue maternelle et la langue du pays.

Quelle place pour l’École ?

La deuxième question est celle de la place de l’École comme un lieu différencié de la famille, comme fonctionnant selon un autre code.

Il faut que l’enfant repère que l’École est un lieu où d’abord et avant tout, ce qui se joue, c’est la question de l’apprentissage, des savoirs, du lien à l’autre, des relations socialisées. Cette priorité ne doit pas être envahie par une protection à tout va.

Il faut qu’il y ait deux espaces dans la vie de l’enfant et deux modes de fonctionnement psychique. Rattacher à son histoire individuelle et familiale toutes les difficultés du sujet, c’est souvent le déresponsabiliser. Est-ce à l’École de compenser les défaillances parentales ? C’est à l’École de dire à l’élève quelque soit son histoire familiale : dans cet espace de savoir, tu as toute ta place en tant qu’élève pour réussir, nous pouvons faire des choses ensemble.

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Morceaux choisis des actes de l'université d'été : Les relations parents-école : un enjeu pour la réussite scolaire des jeunes, du 9 au 12 juillet 2001 à Paris
Direction générale de l'Enseignement scolaire - Publié le 30 janvier 2003
© Ministère de l'Éducation nationale


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