
Olivier Cousin, Chargé de recherche,
CADIS / CNRS, Université Victor Segalen Bordeaux 2
L’analyse de la médiation en milieu scolaire s’appuie ici sur deux projets différents qui offrent des points de comparaison permettant d’étayer une réflexion générale sur l’émergence de cette politique à l’école (1) . Le premier projet vise à rapprocher l’école, comme institution, des familles issues pour l’essentiel des milieux populaires. Des médiateurs vont avoir la charge d’établir, ou de rétablir des liens. Le second cherche à prévenir et à enrayer les phénomènes d’incivilité et de violence scolaire. Les médiateurs, par l’établissement de relations soutenues avec les élèves, rappellent et expliquent les règles et le fonctionnement des collèges, et exercent un contrôle sur leur comportement.
Ces expériences, au-delà de leur impact, de leur efficacité et de leur capacité à répondre aux enjeux fixés par les projets, mettent en exergue certaines caractéristiques du système scolaire qu’il semble pertinent d’interroger. Tout d’abord, sur quoi repose aujourd’hui l’idée de médiation école/parents ? Il faut dissocier deux niveaux.
Le premier concerne le diagnostic porté par l’école sur les parents et en particulier sur les familles. La distinction entre parents et familles est importante, car elle introduit une différence très nette dans le traitement des uns et des autres. Les parents se voient reconnus une fonction et un statut, institutionnellement codifiés. Les familles, elles, n’ont pas de rôles particuliers. Or, l’école traite avec des parents d’élève, et non pas avec les familles des enfants. Quand elle parle des familles, elle pense aux parents des milieux populaires, souvent issues de l’immigration et habitant la banlieue.
Dans ce contexte, la médiation repose sur un diagnostic qui va sous–tendre le projet de médiation. Il s’articule autour de plusieurs idées :
Ce diagnostic conduit à définir les familles comme doublement étrangères au système scolaire. Etrangères car elles ne comprennent pas l’école, et parce qu’elles sont principalement issues de l’immigration. A l’inverse, quand l’école a affaire aux parents issus des classes moyennes, le portrait s’inverse. Bien souvent, ils sont jugés arrogants, méprisants, exigeants. D’un côté ils sont trop absents, de l’autre, trop présents. Dans tous les cas, se pose toujours la question de la mobilisation des parents et du rôle qu’ils doivent jouer au sein de l’école. Quand il y a déficit, donc quand l’école s’adresse aux familles populaires, les projets cherchent, directement ou indirectement, à éduquer les familles. C’est-à-dire à faire en sorte qu’elles deviennent des parents d’élèves. C’est tout l’enjeu de projets de médiation école/famille. Au même titre que le système scolaire transforme les enfants en élèves et cherche à ne s’adresser qu’à des élèves, il tente de transformer les familles en parents d’élèves afin d’entrer en relation avec un partenaire identifié à un rôle spécifique. Les médiateurs sont chargés, en grande partie, de cette mission.
Ensuite, le deuxième niveau de l’analyse conduit à se demander pourquoi l’école, pour mener à bien cette tâche, a aujourd’hui recours à des médiateurs ? Pourquoi la médiation devient-elle indispensable et comment a-t-elle pu s’imposer aussi rapidement alors qu’il s’agissait d’une pratique encore marginale, voire inconnue, il y a dix ans ?
Trois facteurs, au moins, donnent un éclairage qui ne manque pas de poser des questions sur le système scolaire dans son ensemble :
Ainsi, les médiateurs deviennent indispensables. Contrairement à l’analyse produite par le système éducatif, leur présence s’impose moins parce que de nouveaux problèmes surgissent, mais parce qu’ils viennent combler un vide. Les médiateurs vont se " spécialiser " dans la relation aux familles, que personne ne prend sérieusement en charge, ou dans la gestion des problèmes de violence. Les médiateurs exécutent la part de travail que les acteurs institutionnels ne veulent pas assumer. Se faisant, et quelle que soit leur efficacité, les médiateurs renforcent la division du travail. En comblant un vide, la médiation entérine la nécessité de recourir à un personnel particulier pour traiter les questions de la relation avec les familles d’origines populaires ou la violence scolaire.
Dans l’ensemble, la médiation est un succès. Malgré le flou dans les critères de recrutement et leurs ambiguïtés, malgré l’absence de formation réelle dans ces domaines, les médiateurs dénouent des situations, entrent en contact avec les familles, interviennent au milieu des bagarres et répondent aux attentes de l’institution. Cependant, il est très difficile de se lancer dans un véritable bilan. La raison principale tient au caractère polysémique de la médiation. Souvent dans les projets, la médiation est définie dans des termes très larges, au point que dans la pratique tout devient potentiellement médiation. Le moindre contact avec une famille, la moindre rencontre entre un élève et la communauté éducative, est assimilé à une médiation. L’évaluation des dispositifs reste encore très largement à faire.
Au regard des intentions initiales, la médiation a-t-elle permis un rapprochement avec les familles ? Globalement non. Non pas par défaillance des médiateurs, mais parce que l’intention elle-même est ambiguë. Par rapprochement ou mobilisation des familles, l’école entend plus souvent établir un rapport instrumental avec celles-ciqu’un véritable partenariat. Elle attend des parents un soutien à ses projets, ses orientations et seschoix, mais ne leur laisse guère de place lors de l’élaboration de sa politique. Par exemple, la pédagogie est presque toujours un domaine exclu quand il s’agit de rapprocher l’école des familles. Si la médiation apporte des réponses, elle ne contribue pas à combler le fossé qui existe entre l’institution scolaire et les familles populaires. La situation se serait même figée, chacun restant sur sa rive et ce sont les médiateurs qui effectuent le va-et-vient.
Finalement, si la médiation rencontre un tel succès, c’est moins parce qu’elle résout des problèmes immédiats et concrets, que parce qu’elle rassure. Il y a un effet placebo dans la politique de médiation d’autant plus important que les attentes à son égard sont parfois sans limites. La médiation rassure car elle comble un vide, les médiateurs font ce que les acteurs du système scolaire ne veulent, ou ne peuvent plus faire. Elle rassure aussi parce qu’en réalité, les médiateurs agissent plus comme des ambassadeurs, des porte-parole, que comme de véritables médiateurs. Une de leur principale mission consiste à exercer un contrôle social sur les familles, à veiller à ce qu’elles se comportent selon les attentes de l’institution. Les médiateurs expliquent plus souvent les décisions de l’école, qu’ils ne permettent qu’un véritable dialogue s’instaure entre l’institution et les parents des élèves.
Ainsi, la médiation rend incontestablement service mais, malgré elle, elle contribue à maintenir le statu quo. Le rapprochement école/famille demeure aléatoire et peu probable, en revanche le risque d’une aggravation de la division du travail et d’un repli statutaire des acteurs est réel.
(1). P. Bouveau, O. Cousin, J. Favre-Perroton, 1999, L'École face aux parents. Analyse d'une pratique de médiation. Paris, EFS.
O. Cousin, F. Dubet, Les Médiateurs éducatifs, Paris, EHESS, CADIS.
Morceaux choisis des actes de l'université d'été : Les relations parents-école : un enjeu pour la réussite scolaire des jeunes, du 9 au 12 juillet 2001 à Paris
Direction générale de l'Enseignement scolaire - Publié le 30 janvier 2003
© Ministère de l'Éducation nationale